Commentaire littéraire de la lettre CX (110) des Lettres persanes

Voici un commentaire littéraire de la lettre persane CX (110), en vue de la préparation aux épreuves anticipées du baccalauréat. Ce commentaire composé, assorti d’un plan détaillé, sera bien utile pour s’exercer à l’épreuve écrite du commentaire. L’introduction relativement bien fournie donne des informations réutilisables aussi bien à l’écrit qu’à l’oral. Une attention particulière est accordée à l’analyse des figures de style ou de la syntaxe.

Le texte à commenter : la lettre CX (110)

Lettre CX (110) Rica à ***, de Montesquieu in Lettres persanes (1721) :
Le rôle d’une jolie femme est beaucoup plus grave que l’on ne pense : il n’y a rien de plus sérieux que ce qui se passe le matin à sa toilette, au milieu de ses domestiques ; un général d’armée n’emploie pas plus d’attention à placer sa droite, ou son corps de réserve, qu’elle en met à poster une mouche, qui peut manquer, mais dont elle espère ou prévoit le succès. Quelle gêne d’esprit, quelle attention pour concilier sans cesse les intérêts de deux rivaux, pour paraître neutre à tous les deux, pendant qu’elle est livrée à l’un et à l’autre, et se rendre médiatrice sur tous les sujets de plainte qu’elle leur donne ! Quelle occupation pour faire succéder et renaître les parties de plaisir, et prévenir tous les accidents qui pourraient les rompre ! Avec tout cela, la plus grande peine n’est pas de se divertir ; c’est de le paraître : ennuyez-les tant que vous voudrez, elles vous le pardonneront, pourvu que l’on puisse croire qu’elles se sont réjouies. Je fus, il y a quelques jours, d’un souper que des femmes firent à la campagne. Dans le chemin, elles disaient sans cesse : « Au moins, il faudra bien nous divertir. » Nous nous trouvâmes assez mal assortis et, par conséquent, assez sérieux. « Il faut avouer, dit une de ces femmes, que nous nous divertissons bien : il n’y a pas aujourd’hui dans Paris une partie si gaie que la nôtre. » Comme l’ennui me gagnait, une femme me secoua et me dit: « Eh bien! ne sommes-nous pas de bonne humeur? – Oui, lui répondis-je en bâillant ; je crois que je crèverai à force de rire. » Cependant la tristesse triomphait toujours des réflexions, et, quant à moi, je me sentis conduit, de bâillement en bâillement, dans un sommeil léthargique, qui finit tous mes plaisirs. De Paris, le 11 de la lune de Maharram 1718.

Introduction

MontesquieuLa figure de Montesquieu est représentative de l’Esprit des Lumières. L’auteur se caractérise par son hostilité aux préjugés, sa grande modération et son aspiration au bonheur pour tous. Sa devise « Inter utrumque tene », « Garde le juste milieu », empruntée à Ovide tend à concilier les extrêmes, la gravité des essais scientifiques et la frivolité des romans libertins.

Les Lettres persanes publiées anonymement en 1721 se présentent comme un recueil de cent-soixante-et-une lettres fictives dans lesquelles se manifeste un désir de liberté et de plaisir, au lendemain de la mort de Louis XIV, sous la Régence.

Deux persans Usbek et Rica séjournent en France et correspondent avec des proches ou amis restés en Perse. Certaines évoquent la vie au sérail d’Ispahan, d’autres dans leur grande majorité (lettres 24 à 146) constituent en revanche un véritable pamphlet antieuropéen.

La lettre 110, datée de 1718, s’inscrit dans un ensemble (lettres 100 à 129) consacré à une réflexion sur les lois françaises trop nombreuses et sur la langue juridique trop complexe. Cette lettre cependant tranche par son évocation critique et ironique de la « jolie femme française » dont Rica brosse le portrait.

Dans la perspective de voir quelle leçon tirer de ce point de vue oriental sur la gente féminine, il s’agira en premier lieu d’examiner la peinture étonnée que Rica en donne juste avant de considérer l’efficacité des ressources satiriques mises en œuvre. Il conviendra enfin de s’interroger sur le chassé-croisé explicite et implicite des points de vue culturels exprimés.

Plan détaillé du commentaire

  1. Une peinture étonnée de la femme française au XVIIIème siècle
    1. Un échange épistolaire
    2. Portrait de la « jolie femme » : de l’importance du paraître
    3. Entre étonnement et satire : le divertissement au féminin
  2. Les ressources de la satire
    1. Les sous-entendus ironiques et polémiques
    2. Anecdote et tonalité comique
    3. Une forme de caricature sociale
  3. La diversité des cultures
    1. Entre éloignement et rapprochement
    2. La critique de Montesquieu en filigrane
    3. La libre interprétation du lecteur

Développement du commentaire

Une peinture étonnée de la femme française au XVIIIème siècle

Un échange épistolaire

L’ensemble de la lettre est entièrement focalisé sur la figure de la « jolie femme » française du XVIIIème siècle que l’on découvre d’après le point de vue persan sous différents angles d’approche, notamment physique et moral, à des moments et lieux différents de la journée.

On est en présence d’un échange épistolaire. L’épigraphe nomme le voyageur Rica comme émetteur de la lettre, ami d’Usbek et célibataire. La lettre 110 est l’une des quarante-six lettres dont il est l’auteur. Le destinataire en revanche n’est pas nommé. En signature, l’auteur indique « De Paris » et la date de la rédaction de la lettre (« le 11 de la lune de Maharram, 1718 » soit le 11 mars selon le calendrier persan) pour affirmer le caractère oriental de Rica et fort probablement du destinataire.

L’emploi de la première personne du singulier situe l’énonciation de la lettre. Le locuteur s’implique, ce qui révèle une forme de proximité avec l’objet de ses attentions.

Portrait de la « jolie femme » : de l’importance du paraître

La lettre s’ouvre sur l’emploi d’un hyperonyme (« le rôle d’une jolie femme ») qui permet l’évocation d’un type social anonyme et à la fois collectif dans la mesure où sont désignées toutes les « jolies femmes » françaises.

Le terme « rôle » introduit l’idée d’un jeu notamment de séduction auquel s’adonne la jeune femme au sens où l’on parlerait de « rôle » d’acteur au théâtre. Le cadre de la « toilette » rituelle (« le matin à la toilette ») conforte cette idée. Le sens propre du mot « toilette » et le sens figuré se superposent pour signifier l’importance du soin et de l’esthétique. La présence féminine et plurielle des « domestiques » amplifie l’idée. On note le champ lexical de la beauté corporelle à travers l’adjectif mélioratif « jolie », la désignation du « corps » et de la « mouche » en référence au tissu soyeux porté sur le visage, l’importance du « paraître ».

Entre étonnement et satire : le divertissement au féminin

Ces préparatifs anticipent les jeux de séduction évoqués en présence de prétendants (« les intérêts de deux rivaux », « les parties de plaisirs », « se divertir »). Le champ lexical du plaisir dont la jeune femme est tour à tour sujet et objet émaille l’ensemble de la lettre. On note trois occurrences du verbe « se divertir », les verbes également « se réjouir » et « rire » qui donnent une idée de l’atmosphère joyeuse à différents moments et lieux de la journée.

On glisse progressivement d’un lieu clos au début de la lettre vers un lieu ouvert (« la campagne »). On a également l’idée de mouvement et de durée (« Dans le chemin, elles disaient sans cesse… »). La répétition des propos coïncide avec la durée du voyage qui évoque les différentes étapes de la journée. L’idée de « sommeil » clôture la lettre et lui donne une forme de circularité. Le « sommeil » renvoie à l’idée de soirée et de matin par contraste.

Les ressources de la satire

Les sous-entendus ironiques et polémiques

Reste que ce tableau à première vue enjoué est parcouru en filigrane par des pointes satiriques. La comparaison liminaire de la jeune femme à un « général d’armée » dont les soldats seraient « les domestiques » inverse le rapport habituel que l’on peut avoir à la notion de beauté. Cette inversion ouvre sur une autre lecture possible des éléments de la lettre. Le rapprochement antithétique de la « jolie femme » et du « général d’armée » donne à la lettre une dimension satirique dont il convient de prendre la mesure. L’intensité de l’étonnement de Rica est rendu stylistiquement par l’utilisation de deux points d’exclamation et par la reprise anaphorique de « quelle » au féminin ; un étonnement qui tend à accentuer la portée des ressources mises en œuvres.

En effet, la dénonciation des travers féminins perce au gré des sous-entendus ironiques auxquels s’ajoutent les tonalités polémique et comique. Le locuteur cherche tantôt à persuader tantôt à convaincre.

Au-delà de la comparaison satirique au « général d’armée » confortée par le champ lexical militaire (« corps de réserve »), on note le jeu de contrastes sous forme de chiasme entre les termes mélioratifs et dépréciatifs (« jolie » vs « grave », « sérieux » vs « toilette »). On perçoit une tension implicite qui interroge le lecteur.

La phrase d’ouverture aiguise d’ailleurs la curiosité dans la mesure où elle comporte une part d’énigme qui réclame une suite : « Le rôle d’une jolie femme est beaucoup plus grave qu’on ne le pense ». On ne découvre le sens véritable que plus loin dans le texte. Il en va de même pour la « mouche …. dont elle espère ou prévoit le succès ». La suite de la lettre tend à montrer en réalité l’insuccès des préparatifs de séduction sur Rica : « Nous nous trouvâmes mal assortis, et par conséquent assez sérieux ».

La notion de gravité probablement relève-t-elle du jeu de séduction mis en œuvre par la jeune femme. Les exemples avancés par Rica insistent sur la position dominatrice. Le jeu de séduction (« elle est livrée à l’un et à l’autre ») est à la fois source de division (« les intérêts de deux rivaux », « les sujets de plainte qu’elle leur donne » ) et de conciliation (« concilier », « se rendre médiatrice »). Cette double attitude jette un éclairage dépréciatif sur le « paraître » féminin que l’adjectif « jolie » ne laissait pas entrevoir. Le côté pernicieux du jeu est renforcé par la dimension répétitive de la situation : « Quelle occupation pour faire succéder et renaître les parties de plaisirs ».

Implicitement et ironiquement la répétition du jeu peut être aussi synonyme d’échec. Moins elle réussit à séduire, plus elle insiste. L’argumentation de Rica qui fait de la « jolie femme » une cible par excellence atteint son comble lorsque Rica insiste sur le double jeu de l’être et du paraître : « Avec tout cela, la plus grande peine n’est pas de se divertir ; c’est de le paraître ». L’argumentation se veut tantôt implicite en vertu des tournures ironiques, tantôt explicite et d’autant plus convaincante.

Anecdote et tonalité comique

Le comique participe en revanche de la persuasion. La modalité comique est introduite dans la seconde partie de la lettre à partir de : « Je fus il y a quelques jours… ». On note le côté anecdotique du récit et l’emploi du passé simple qui renvoie à une action de premier plan qui met Rica en position de force. Le locuteur s’implique par ailleurs à la première personne suggérant davantage de proximité.

La dimension comique est rendue par le décalage entre le divertissement dont les femmes sont le sujet (« nous divertir », « nous nous divertissons », « une partie si gaie que la nôtre ») et « l’ennui » dont Rica est la proie (« L’ennui me gagnait ») l’excluant ainsi de tout plaisir convivial. Le comique de situation est rendu par une sorte de crescendo qui nous fait glisser progressivement de « l’ennui » au « bâillement » répété deux fois et enfin au « sommeil léthargique ». L’hyperbole (« dans un sommeil léthargique qui finit tous mes plaisirs) accentue cet effet.

On remarque enfin le comique de mots notamment dans les interventions au style direct des jeunes femmes. Le registre de langue peu soutenu de par l’emploi des interjections (« Hé bien ») contraste avec le rang social élevé entrevu au début du texte . Ce registre semble connoter péjorativement le type de plaisirs auxquels s’adonnent les jeunes femmes et auxquels Rica jeune célibataire se refuse.

Une forme de caricature sociale

On obtient un jeu de clair-obscur au sens propre (le matin et la fin de journée) et au sens figuré (le divertissement et l’ennui). Au-delà de cette approche, on se rend compte que le récit dont Rica nous fait part correspond à un point de vue distancié. Il s’agit du regard étranger et critique sur la femme française du XVIIIème siècle qui se met progressivement en place selon un processus de dévoilement qui ne laisse pas le lecteur indifférent.

La diversité des cultures

Entre éloignement et rapprochement

Le regard distancié rendu par l’usage de l’imparfait au service de la description et de l’objectivité accroît les divergences entre Persans et Français que manifestent par ailleurs les jeux de contrastes. Le fait de situer le récit dans le passé donne plus de poids à la critique. Les faits sont advenus.

Par ailleurs, la lettre étant vraisemblablement adressée à un ami persan, la polémique ne prend que plus d’ampleur notamment sur la perception des « plaisirs », du « divertissement ». Si l’on ajoute les contrastes en termes de conception de la féminité persane ou française, cette polémique prend tout son sens.

La critique de Montesquieu en filigrane

Notons enfin que l’anecdote finale qui correspond au caractère de Rica à la fois spontané et enjoué, instaure une proximité et donne force de témoignage à la lettre. On ne peut cependant pas exclure dans ce jeu de rapprochement et de distanciation, de polyphonie des regards également, la présence discrète de Montesquieu. Il n’est pas impossible que l’auteur nous laisse percevoir l’ignorance de Rica en termes de conventions sociales. Le « bâillement » de Rica entre en conflit avec les convenances sociales attendues.

La libre interprétation du lecteur

On perçoit un jeu d’inversion à des échelles différentes si bien que le lecteur est sans cesse sollicité dans le repérage d’une forme de polysémie des termes et de situations. Tous ces niveaux d’interprétation donnent une idée de la richesse du texte. Les positions sont non seulement multiples mais aussi réversibles au point de laisser le débat ouvert, ce qui est le propre de la philosophie.

Conclusion

En conclusion, on se rend compte que la fiction d’éloignement peut être perçue comme une expérience philosophique. Par ailleurs, on comprend d’autant mieux à partir de cet exemple de récit centré autour de la figure féminine française du XVIIIème siècle, le principe qui régit l’ensemble des Lettres persanes et qui consiste à inverser notre rapport habituel au monde.

Cette lettre 110 mérite d’être rapprochée de la lettre 99 de Rica à Rhédi consacrée à une satire de la mode et des excès dans la société française du XVIIème siècle. En replaçant la lettre 110 dans ce cadre plus vaste et tout autant satirique et caricatural du corps féminin, il est possible de prendre la véritable mesure de la polémique mise en œuvre.

 

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