Dissertation : les lettres persanes : roman ou discours philosophique ?

Pour les lycéens, dans l’optique de la préparation à l’épreuve anticipée de français, voici le corrigé d’un sujet de dissertation en rapport avec le roman épistolaire de Montesquieu : Les Lettres Persanes, œuvre figurant au programme officiel.

La dissertation est illustrée par plusieurs exemples de lettres, dont nous proposons des lectures audio : cliquez dessus pour parfaire vos connaissances !

Sujet de dissertation : Les lettres Persanes, roman épistolaire divertissant ou discours philosophique ?

Introduction

Les philosophes du XVIIIème siècle exploitent de nombreux genres littéraires, afin de rallier à leurs idées un public large, depuis la noblesse éclairée jusqu’à la bourgeoisie, voire le peuple. Le roman épistolaire devient une arme au service des Lumières, qui naissent avec les Lettres Persanes de Montesquieu, publiées sous couvert de l’anonymat en 1721 à Amsterdam. L’auteur s’en prend à la monarchie de droit divin, au pouvoir du pape et à la superficialité des Grands. Un certain nombre d’auteurs s’inscrivent également dans le sillage de Montesquieu, parmi lesquels Voltaire (Lettres philosophiques, 1734), Diderot (Lettre sur les aveugles, 1749) ou encore Rousseau (Lettre sur les spectacles à d’Alembert, 1758).

Montesquieu

A la différence de ces derniers qui privilégient l’essai, Montesquieu fait le choix du détour par la fiction romanesque, par le « roman épistolaire ». A travers le regard de voyageurs persans, l’auteur critique les comportements et les préjugés de la société française. Il entremêle la fiction et la réflexion et, bien que le ton soit divertissant, ses Lettres Persanes sont plus un « discours philosophique » qu’un roman épistolaire divertissant. Autrement dit, le discours philosophique polémique prime sur la tonalité romanesque comique.

La première approche visera à déterminer la portée philosophique du discours, il conviendra ensuite de voir comment se traduit la dimension comique de la satire contre les mœurs et l’absolutisme du pouvoir. Il s’agira enfin de montrer que fiction et réflexion philosophique ne s’oppose pas mais se complètent de façon originale, pour laisser le débat ouvert.

Lettres Persanes et « discours » philosophique

Les Lettres Persanes se présentent comme un recueil de lettres fictives échangées entre deux riches Persans d’Ispahan, Rica et Usbek, leur ami Rhédi à Venise et leurs proches. Ces lettres, écrites au cours de leur voyage en Europe et de leur séjour à Paris, décrivent les mœurs occidentales, que bien souvent ils ne comprennent pas. On est en présence, d’une part, d’un cadre formel et d’une énonciation du discours à la première personne et au tutoiement et, d’autre part, d’une réflexion philosophique sur la société française.

Les modalités du « discours » (Où ? Quand ? Qui ?)

Le discours philosophique s’énonce à travers le regard oriental de Rica, de Usbek et de Rhédi, dont les prénoms figurent en signature des lettres ainsi que le lieu et la date de leur rédaction. Ces trois hommes portent un regard étranger sur la société depuis Paris et l’Europe au début du XVIIIème siècle. Mais, les deux personnages principaux sont Usbek et Rica.

Le premier est un seigneur « éclairé » qui fustige la société d’un point de vue social, politique et religieux. Il manifeste sa haine du despotisme tout en exerçant cependant une autorité jalouse et absolue sur son sérail. Une double attitude qui interpelle le lecteur et fait débat. Rica est également un grand seigneur persan, compagnon de voyage d’Usbek, il est lui sans attache ni sérail à Ispahan. Il aime à rire et à faire rire.

La complicité entre ces deux personnages frappe l’esprit. La familiarité et la complicité de l’échange, entre émetteurs et destinataires des lettres écrites à la première personne et à la deuxième du singulier, bien souvent associent le lecteur au débat à travers des questions ou l’intervention de tierces personnes. Que l’on songe au moment où Rica propose une délibération entre le point de vue oriental et celui d’un philosophe « très galant » qui n’est autre que Fontenelle, contemporain de Montesquieu et défenseur de la cause des femmes (lettre 38).

Le contenu philosophique (Quoi ?)

Les lettres portent sur de véritables sujets philosophiques sous la forme d’interrogations (« ôter aux femmes la liberté » plutôt que de « la leur laisser », lettre 38) ou de tableaux descriptifs d’un « sérail » présenté comme un « petit empire » qui interroge les relations de pouvoir au sein d’un microcosme (lettre 161) ou bien encore, le portrait saisissant du roi de France (lettre 37).

Le prince vieillissant, âgé de soixante-quinze ans, achève sans gloire un règne marqué par l’absolutisme. Dans cette lettre d’Uzbek à Ibben, la première phrase est cinglante : « Le roi de France est vieux ». Montesquieu, pour qui priment la liberté et le respect de l’individu espère encore en la régence et en l’avènement du futur Louis XV.

On pourrait également citer d’autres thèmes qu’aborde Montesquieu, notamment celui du système judiciaire (lettre 80). La critique raisonnée de la justice dans les régimes tyranniques débouche sur une réflexion générale sur le rapport entre le judiciaire et le politique. Si le contenu philosophique n’échappe pas au lecteur, que l’auteur essaie d’impliquer et de convaincre, la forme interpelle par sa dimension polémique, satirique mais aussi « divertissante ».

L’argumentation indirecte : philosophie et tonalité « divertissante » ( Comment ?)

Les ressources de l’art : de la satire à la comédie

Dans ce roman épistolaire qui est une forme d’argumentation indirecte, l’auteur cherche à convaincre son lecteur par le biais de la polémique ou encore de la condamnation du peuple français pour son inconstance (lettre 99).

Le vocabulaire utilisé nourrit une satire cinglante de la société (« On voit quelquefois sur un visage une quantité prodigieuse de mouches …. . Autrefois, les femmes avaient de la taille et des dents », lettre 99). Cette satire qui participe d’une condamnation morale des excès de la société se traduit aussi par une tonalité comique. Que l’on songe notamment à la comparaison dans cette même lettre, entre les Européennes à la mode et la figure de l’Américaine, c’est-à-dire de l’Indienne. Une comparaison étrange qui confine au comique.

Lettre 99- Lettres persanes

La caricature jusqu’à l’absurde participe aussi du comique. Le moraliste provoque le rire du lecteur par exemple par le portrait grotesque du corps féminin. La hauteur excessive des coiffures ou des talons a pour effet d’exagérer le ridicule des personnages. Le jeu entre sens propre et sens figuré provoque aussi le comique, comme le décalage entre le statut social du personnage et son image disqualifiante. On pense ici à la métaphore du roi comme « un moule pour toute la société » (lettre 99). Le polémique et le divertissant se rejoignent pour plus d’efficacité.

La fonction du comique

Dans la lettre 28, le divertissement est purement théâtral. C’est la première lettre que Rica envoie de Paris. Elle est fondée sur une inversion révélatrice : au théâtre, le spectacle est dans la salle, où la comédie du monde se donne libre cours. Rica écrit : « Tout le peuple s’assemble sur la fin de l’après-dînée et va jouer une espèce de scène que j’ai entendu appeler comédie. Le grand mouvement est sur une espèce d’estrade, qu’on nomme le théâtre ».

Le terme de « comédie » renvoie à la fois au théâtre et au mensonge et résume le passage fondé sur une inversion du regard. Le comique du renversement des rôles joue sur l’allusion et surtout sur le décalage constant entre les comportements tels qu’ils sont dépeints et la réalité. Ce décalage rend le tableau de la vie mondaine encore plus bouffon. Le comique permet à Montesquieu dans ce cas précis de dénoncer l’agitation et le mensonge de la vie sociale. C’est aussi un tableau en forme d’énigme où la subtilité du lecteur est sollicitée. Le monde est théâtre et divertissement. Montesquieu fait aussi tomber les masques.

Une argumentation indirecte originale

On vient de voir que les Lettres persanes peuvent être divertissantes au sens propre. Reste que le comique dans ses multiples facettes, de la caricature jusqu’à l’absurde, des jeux de mots ou de situations, en passant par le théâtre, est mis au service de la dénonciation. La dimension divertissante des Lettres s’exprime aussi à travers la dimension romanesque de ce recueil de lettres.

La dimension romanesque

Le romanesque participe au divertissement du lecteur sensible à la couleur orientale, à tous les ingrédients de l’intrigue amoureuse qu’il s’agisse de la passion, de la jalousie ou de la trahison.

La dimension tragique nourrit la dimension romanesque lorsque Thisbé ou Camille meurent. Le thème de la mort est omniprésent dans la lettre 161, en rupture avec le ton et les attitudes d’Usbek dans ses autres lettres. Les éléments tragiques de la lettre 161 réintroduisent dans le dénouement la dimension romanesque des Lettres Persanes. Le lecteur imagine les conséquences de ce coup de théâtre que représente la mort de Roxane. Le personnage d’Uzbek s’offre au lecteur sous un nouvel éclairage.

Fiction et réflexion

Dans le dénouement, le personnage d’Uzbek devient objet de réflexion philosophique. Il est rétrospectivement transformé puisqu’il apparaît autoritaire et despotique (lettre 161), alors que le lecteur l’a découvert jusqu’ici soucieux de justice, de respect d’autrui et avide de s’instruire. Ce dénouement romanesque et tragique (Roxane choisit de se donner la mort), et en cela divertissant, condense la double dimension des Lettres persanes : fiction et réflexion. C’est aussi un dénouement philosophique qui donne un surcroît de sens : le persan philosophe apparaît autoritaire voire despotique. On comprend par là que le personnage d’Uzbek n’est pas le porte-parole à proprement parler de Montesquieu et qu’il peut aussi être remis en cause. Le sens de l’ouvrage reste ouvert.

Conclusion

Au terme de notre propos, on se rend compte effectivement que la dimension philosophique du roman épistolaire Lettres Persanes prime sur toutes les autres approches notamment l’approche romanesque. Reste que loin de s’opposer, la fiction et la réflexion se complètent et se renforcent l’une l’autre. Le dénouement tend à les mettre sur le même plan plutôt que de les mettre en concurrence.

Le débat philosophique reste ouvert. En effet, les conduites des personnages ne sont pas conformes aux principes qu’ils défendent, ce qui ne manque pas d’interpeller le lecteur et de stimuler sa réflexion.

 

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Vanina Gé
Professeur de français aux Cours Thierry
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