Scène d’exposition de l’île des esclaves (sc. 1) – explication linéaire

Nous nous intéressons dans cet article au début de la scène 1 de l’acte I de la pièce de Marivaux L’île des esclaves (1725), scène dite d’exposition.

Marivaux écrit L’île des esclaves le 5 mars 1725. Il s’agit de sa dixième pièce et de la première d’un genre nouveau : la comédie philosophique qui naît durant le siècle des Lumières.

Pierre Carlet de Chamblain de Marivaux, dit Marivaux
Marivaux d’après Louis-Michel Van Loo (1743)

Arlequin et Iphicrate viennent d’échouer, dans cette première scène, sur une île utopique où sous l’autorité de Trivelin, un ancien esclave, les maîtres deviennent esclaves et les esclaves deviennent maîtres.

Une dispute éclate entre le maître – Iphicrate – et l’esclave – Arlequin. En effet, le premier comprend que cette île menace son pouvoir tandis que le deuxième, célèbre personnage de la commedia dell’arte, savoure, par avance, la liberté qui va être la sienne sur cette île idéale.

Ainsi, nous nous demanderons en quoi cette scène de dispute comique annonce-t-elle la perte d’autorité d’Iphicrate ?

Texte du début de la scène 1 acte I

Le texte étudié se découpe en 4 parties distinctes.

IPHICRATE, après avoir soupiré. — Arlequin ?
ARLEQUIN, avec une bouteille de vin qu’il a à sa ceinture. — Mon patron !
IPHICRATE. — Que deviendrons-nous dans cette île ?
ARLEQUIN. — Nous deviendrons maigres, étiques, et puis morts de faim ; voilà mon sentiment et notre histoire.
IPHICRATE. — Nous sommes seuls échappés du naufrage; tous nos amis ont péri, et j’envie maintenant leur sort.
ARLEQUIN. — Hélas ! ils sont noyés dans la mer, et nous avons la même commodité.
IPHICRATE. — Dis-moi; quand notre vaisseau s’est brisé contre le rocher, quelques-uns des nôtres ont eu le temps de se jeter dans la chaloupe; il est vrai que les vagues l’ont enveloppée : je ne sais ce qu’elle est devenue; mais peut-être auront-ils eu le bonheur d’aborder en quelque endroit de l’île et je suis d’avis que nous les cherchions.
ARLEQUIN. — Cherchons, il n’y a pas de mal à cela ; mais reposons-nous auparavant pour boire un petit coup d’eau-de-vie. J’ai sauvé ma pauvre bouteille, la voilà ; j’en boirai les deux tiers comme de raison, et puis je vous donnerai le reste.

IPHICRATE. — Eh ! ne perdons point notre temps ; suis-moi : ne négligeons rien pour nous tirer d’ici. Si je ne me sauve, je suis perdu ; je ne reverrai jamais Athènes, car nous sommes seuls dans l’île des Esclaves.
ARLEQUIN. — Oh ! oh ! qu’est-ce que c’est que cette race-là ?
IPHICRATE. — Ce sont des esclaves de la Grèce révoltés contre leurs maîtres, et qui depuis cent ans sont venus s’établir dans une île, et je crois que c’est ici : tiens, voici sans doute quelques-unes de leurs cases ; et leur coutume, mon cher Arlequin, est de tuer tous les maîtres qu’ils rencontrent, ou de les jeter dans l’esclavage.
ARLEQUIN. — Eh ! chaque pays a sa coutume; ils tuent les maîtres, à la bonne heure; je l’ai entendu dire aussi; mais on dit qu’ils ne font rien aux esclaves comme moi.
IPHICRATE. — Cela est vrai.
ARLEQUIN. — Eh ! encore vit-on.

IPHICRATE. — Mais je suis en danger de perdre la liberté et peut-être la vie : Arlequin, cela ne suffit-il pas pour me plaindre ?
ARLEQUIN, prenant sa bouteille pour boire. — Ah ! je vous plains de tout mon cœur, cela est juste.
IPHICRATE. — Suis-moi donc ?
ARLEQUIN siffle. — Hu ! hu ! hu !
IPHICRATE. — Comment donc ! que veux-tu dire ?
ARLEQUIN, distrait, chante. — Tala ta lara.
IPHICRATE. — Parle donc, as-tu perdu l’esprit ? A quoi penses-tu ?

ARLEQUIN, riant. — Ah ! ah ! ah ! Monsieur Iphicrate, la drôle d’aventure ! je vous plains, par ma foi; mais je ne saurais m’empêcher d’en rire.
IPHICRATE, à part les premiers mots. — Le coquin abuse de ma situation : j’ai mal fait de lui dire où nous sommes. Arlequin, ta gaieté ne vient pas à propos ; marchons de ce côté.
ARLEQUIN. ? J’ai les jambes si engourdies.
IPHICRATE. — Avançons, je t’en prie.
ARLEQUIN. — Je t’en prie, je t’en prie ; comme vous êtes civil et poli ; c’est l’air du pays qui fait cela.
IPHICRATE. — Allons, hâtons-nous, faisons seulement une demi-lieue sur la côte pour chercher notre chaloupe, que nous trouverons peut-être avec une partie de nos gens ; et, en ce cas-là, nous nous rembarquerons avec eux.
ARLEQUIN, en badinant. — Badin, comme vous tournez cela !
(Il chante.)
L’embarquement est divin,
Quand on vogue, vogue, vogue,
L’embarquement est divin
Quand on vogue avec Catin.

L'île des esclaves

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La présentation de l’île des esclaves par Iphicrate et le jeu d’Arlequin

La présentation du lieu (1ère partie)

C’est Iphicrate, le maître, qui présente à son esclave, Arlequin, et par la même occasion aux spectateurs, les habitants de l’île des esclaves sur laquelle ils viennent d’échouer. Il utilise, pour cela, l’adjectif « révoltés » et précipite, de la sorte, l’intrigue.

Effectivement, il explique grâce à deux verbes d’action « tuer » et « jeter » le sort réservé, sur cette île, aux maîtres : « et leur coutume, mon cher Arlequin, est de tuer tous les maîtres qu’ils rencontrent, ou de les jeter dans l’esclavage. »

Nous pouvons noter qu’Iphicrate est naïf, certain de son pouvoir sur Arlequin, puisqu’il lui révèle que, sur cette île, la liberté de l’esclave est possible.

La réaction d’Arlequin (2ème partie)

ArlequinA partir de cet instant, le conflit maître / valet est irrémédiable. La réaction d’Arlequin ne se fait pas attendre. L’interjection « Eh ! » ainsi que la formule « à la bonne heure » montrent que ce dernier se réjouit du sort qui attend son maître.

La conjonction de coordination « mais » marque un basculement, un renversement des rôles puisque c’est, désormais, l’esclave qui est en position de supériorité : « mais on dit qu’ils ne font rien aux esclaves comme moi. »

Le maître est bien forcé de reconnaître que cette île lui est défavorable via l’adjectif « vrai » : « Cela est vrai ». Il n’imagine, pourtant, pas la révolte imminente de son esclave.

Un renversement progressif des rôles maître / valet

L’inquiétude d’Iphicrate (3ème partie)

Comme l’indique la modalité interrogative « Mais je suis en danger de perdre la liberté et peut-être la vie : Arlequin, cela ne suffit-il pas pour me plaindre ? », Iphicrate commence à perdre son assurance de maître.

La colère ne l’a pas encore gagné, cependant. Il cherche à émouvoir son valet grâce au verbe de sentiment « plaindre ». Toutefois, Arlequin reste de marbre et s’amuse même de la situation comme l’indique l’ironie dont il fait preuve : « Ah ! je vous plains de tout mon cœur, cela est juste. » Il dit cela en se saisissant de sa bouteille en témoigne la didascalie « prenant sa bouteille pour boire » et nous pouvons remarquer un décalage entre sa réplique où il affirme éprouver de la peine pour Iphicrate et son geste qui rend compte de son désintérêt le plus total.

Ce jeu se poursuit dans la suite de la scène. En effet, les didascalies permettent un comique de situation et de mots. Arlequin, désireux de manifester son hostilité, continue à se moquer de son maître : il siffle, il chante.

Face à la révolte de son valet, Iphicrate tente de garder son calme. Les quatre modalités interrogatives : « Suis-moi donc ? », « que veux-tu dire ? » et « as-tu perdu l’esprit ? A quoi penses-tu ? » témoignent de son inquiétude. Il refuse de croire qu’Arlequin ne lui obéit plus.

Le changement d’attitude d’Arlequin (4ème partie)

Pourtant, l’utilisation de la conjonction de coordination « mais » par l’esclave « je vous plains, par ma foi ; mais je ne saurais m’empêcher d’en rire » entraîne un basculement. Le rire d’Arlequin indique qu’il commence à savourer cette liberté nouvelle que l’île des esclaves lui offre, qu’il n’a, désormais, plus peur de son maître.

IphicrateIphicrate le comprend comme en témoigne l’aparté : « le coquin abuse de ma situation ». La périphrase « coquin » qui désigne Arlequin rend palpable la colère du maître. Il essaie, néanmoins, de se contenir. La modalité négative « Arlequin, ta gaieté ne vient pas à propos » et l’impératif « marchons de ce côté » montrent qu’il espère que son esclave va se ressaisir.

Toutefois, celui-ci refuse de le suivre et va surtout formuler un premier reproche à l’encontre d’Iphicrate : « comme vous êtes civil et poli ; c’est l’air du pays qui fait cela. » Les deux adjectifs « civil et poli » sonnent comme des antiphrases. Le spectateur saisit l’ironie du valet qui sous-entend explicitement que l’arrivée sur l’île des esclaves a entraîné un soudain changement de caractère chez son maître.

Le désir d’Iphicrate de retourner à Athènes met en exergue sa peur. Il use du futur afin de chercher une issue qui lui soit favorable : « nous trouverons peut-être avec une partie de nos gens ; et, en ce cas-là, nous nous rembarquerons avec eux ». Mais Arlequin se met à chanter et montre sa joie d’être sur l’île des esclaves, présentant ce voyage comme « divin ».

Conclusion

Cette première scène correspond en tout point à une scène d’exposition : les personnages principaux sont présentés, ainsi que le lieu principal de l’action et l’intrigue. Et par celle-ci, Marivaux montre son originalité puisqu’il annonce le renversement de sa dramaturgie en inversant les rôles. Le spectateur / lecteur comprend progressivement les enjeux de ce bouleversement, notamment la perte d’autorité du maître. Celle-ci se traduit par les implorations et les ordres sans suite d’Iphicrate, les moqueries d’Arlequin.

L’ensemble donne une tonalité comique à la scène (comique verbal, de caractère et gestuel) tout en précisant la ligne dramatique de la pièce : le rapport maître / valet.

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Vanina Gé
Professeur de français aux Cours Thierry
J'interviens avec le souci constant de répondre au plus près des besoins des élèves de collège et de lycée dans un espace inédit de travail en petits groupes.

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