Commentaire linéaire du chapitre 3 de L’ingénu de Voltaire

Voici le commentaire linéaire d’un texte de Voltaire, il s’agit du chapitre 3 de L’Ingénu, un conte philosophique du XVIIIème siècle.

Cette œuvre est notamment au programme des classes de 1ère de la voie technologique.

Le texte à commenter : chapitre 3 de L’Ingénu

Monsieur le prieur, voyant qu’il était un peu sur l’âge, et que Dieu lui envoyait un neveu pour sa consolation, se mit en tête qu’il pourrait lui résigner son bénéfice s’il réussissait à le baptiser, et à le faire entrer dans les ordres.

L’Ingénu avait une mémoire excellente. La fermeté des organes de Basse-Bretagne, fortifiée par le climat du Canada, avait rendu sa tête si vigoureuse que, quand on frappait dessus, à peine le sentait-il ; et quand on gravait dedans, rien ne s’effaçait ; il n’avait jamais rien oublié. Sa conception était d’autant plus vive et plus nette que, son enfance n’ayant point été chargée des inutilités et des sottises qui accablent la nôtre, les choses entraient dans sa cervelle sans nuage. Le prieur résolut enfin de lui faire lire le Nouveau Testament. L’Ingénu le dévora avec beaucoup de plaisir ; mais, ne sachant ni dans quel temps ni dans quel pays toutes les aventures rapportées dans ce livre étaient arrivées, il ne douta point que le lieu de la scène ne fût en Basse-Bretagne ; et il jura qu’il couperait le nez et les oreilles à Caïphe et à Pilate si jamais il rencontrait ces marauds-là.

Son oncle, charmé de ces bonnes dispositions, le mit au fait en peu de temps ; il loua son zèle ; mais il lui apprit que ce zèle était inutile, attendu que ces gens-là étaient morts il y avait environ seize cent quatre-vingt-dix années. L’Ingénu sut bientôt presque tout le livre par cœur. Il proposait quelquefois des difficultés qui mettaient le prieur fort en peine. Il était obligé souvent de consulter l’abbé de Saint-Yves, qui, ne sachant que répondre, fit venir un jésuite bas-breton pour achever la conversion du Huron.

Enfin la grâce opéra ; l’Ingénu promit de se faire chrétien ; il ne douta pas qu’il ne dût commencer par être circoncis ; « car, disait-il, je ne vois pas dans le livre qu’on m’a fait lire un seul personnage qui ne l’ait été ; il est donc évident que je dois faire le sacrifice de mon prépuce : le plus tôt c’est le mieux. » Il ne délibéra point : il envoya chercher le chirurgien du village, et le pria de lui faire l’opération, comptant réjouir infiniment mademoiselle de Kerkabon et toute la compagnie quand une fois la chose serait faite. Le frater, qui n’avait point encore fait cette opération, en avertit la famille, qui jeta les hauts cris. La bonne Kerkabon trembla que son neveu, qui paraissait résolu et expéditif, ne se fît lui-même l’opération très maladroitement, et qu’il n’en résultât de tristes effets auxquels les dames s’intéressent toujours par bonté d’âme.

Le prieur redressa les idées du Huron ; il lui remontra que la circoncision n’était plus de mode ; que le baptême était beaucoup plus doux et plus salutaire ; que la loi de grâce n’était pas comme la loi de rigueur. L’Ingénu, qui avait beaucoup de bon sens et de droiture, disputa, mais reconnut son erreur, ce qui est assez rare en Europe aux gens qui disputent ; enfin il promit de se faire baptiser quand on voudrait.

Il fallait auparavant se confesser ; et c’était là le plus difficile. L’Ingénu avait toujours en poche le livre que son oncle lui avait donné. Il n’y trouvait pas qu’un seul apôtre se fût confessé, et cela le rendait très rétif. Le prieur lui ferma la bouche en lui montrant, dans l’épître de saint Jacques le Mineur, ces mots qui font tant de peine aux hérétiques : Confessez vos péchés les uns aux autres. Le Huron se tut, et se confessa à un récollet. Quand il eut fini, il tira le récollet du confessionnal, et, saisissant son homme d’un bras vigoureux, il se mit à sa place, et le fit mettre à genoux devant lui : « Allons, mon ami, il est dit : Confessez-vous les uns aux autres ; je t’ai conté mes péchés, tu ne sortiras pas d’ici que tu ne m’aies conté les tiens. » En parlant ainsi, il appuyait son large genou contre la poitrine de son adverse partie. Le récollet pousse des hurlements qui font retentir l’église. On accourt au bruit, on voit le catéchumène qui gourmait le moine au nom de saint Jacques le Mineur. La joie de baptiser un Bas-Breton huron et anglais était si grande qu’on passa par-dessus ces singularités. Il y eut même beaucoup de théologiens qui pensèrent que la confession n’était pas nécessaire, puisque le baptême tenait lieu de tout.

On prit jour avec l’évêque de Saint-Malo, qui, flatté comme on peut le croire, de baptiser un Huron, arriva dans un pompeux équipage, suivi de son clergé. Mademoiselle de Saint-Yves, en bénissant Dieu, mit sa plus belle robe et fit venir une coiffeuse de Saint-Malo pour briller à la cérémonie. L’interrogant bailli accourut avec toute la contrée. L’église était magnifiquement parée ; mais quand il fallut prendre le Huron pour le mener aux fonts baptismaux, on ne le trouva point.

L’oncle et la tante le cherchèrent partout. On crut qu’il était à la chasse, selon sa coutume. Tous les conviés à la fête parcoururent les bois et les villages voisins : point de nouvelles du Huron.

On commençait à craindre qu’il ne fût retourné en Angleterre. On se souvenait de lui avoir entendu dire qu’il aimait fort ce pays-là. Monsieur le prieur et sa sœur étaient persuadés qu’on n’y baptisait personne, et tremblaient pour l’âme de leur neveu. L’évêque était confondu et prêt à s’en retourner ; le prieur et l’abbé de Saint-Yves se désespéraient ; le bailli interrogeait tous les passants avec sa gravité ordinaire. Mademoiselle de Kerkabon pleurait. Mademoiselle de Saint-Yves ne pleurait pas, mais elle poussait de profonds soupirs qui semblaient témoigner son goût pour les sacrements. Elles se promenaient tristement le long des saules et des roseaux qui bordent la petite rivière de Rance, lorsqu’elles aperçurent au milieu de la rivière une grande figure assez blanche, les deux mains croisées sur la poitrine. Elles jetèrent un grand cri et se détournèrent. Mais, la curiosité l’emportant bientôt sur toute autre considération, elles se coulèrent doucement entre les roseaux ; et quand elles furent bien sûres de n’être point vues, elles voulurent voir de quoi il s’agissait.

L'ingénu de Voltaire

Commentaire linéaire

Introduction

L’Ingénu de Voltaire est un conte philosophique composé en 1767. L’auteur mêle fiction et esprit philosophique. On découvre à travers L’Ingénu personnage éponyme (qui donne son nom au conte) débarqué en Bretagne, une société de province préoccupée de religion.

Dans le chapitre 3, Voltaire fait la critique de la religion. Les Kerbabon accueillent L’Ingénu et se font une joie de le convertir. Nous essaierons de voir en quoi le rire et l’ironie sont au service de la philosophie.

Le texte se déroule en 3 étapes clefs:

  1. Portrait de l’Ingénu (jusqu’à ces marauds-là)
  2. Conversion (jusqu’à conversion du Huron) et circoncision (jusqu’à bonté d’âme)
  3. Baptême (jusqu’à quand on voudrait) et confession (jusqu’à la fin).

1ère partie

Le premier paragraphe nous met en présence des deux principaux personnages : le prieur d’une part qui représente l’Eglise et l’Ingénu qui représente la raison malgré son apparente naïveté. Le champ lexical de la raison est prépondérant: « L’ingénu avait une excellente mémoire ».

Cette phrase est reprise en d’autres termes par : « sa tête si vigoureuse », « rien ne s’effaçait », « n’avait jamais rien oublié », « sa cervelle sans nuage ». L’appétit de L’ingénu pour la lecture complète le portrait : notons l’hyperbole : « L’ingénu dévora » le Nouveau Testament « avec beaucoup de plaisir ». La candeur du personnage, son apparente « virginité » intellectuelle est soulignée par l’expression pleine d’humour « cervelle sans nuage » c’est-à-dire sans « inutilités » ni « sottises » propices à la conversion.

Le rôle du prieur est signalé par une seule phrase : « Le prieur résolut enfin de lui faire lire le Nouveau Testament » (partie de la bible consacrée à la vie de Jésus et de ses disciples). C’est la lecture de ce livre qui fait le lien entre les deux personnages. Le verbe « résolut » au passé simple marque la supériorité du prieur et signale une étape clef dans la conversion de l’ingénu.

2ème partie

Toutes les autres étapes sont signalées aussi par l’emploi du passé simple : « son oncle le mit au fait en peu de temps ; il loua son zèle » ; ensuite, « la grâce opéra ; l’Ingénu promit de se faire chrétien ; il ne douta pas qu’il ne dût commencer par être circoncis ». Ces étapes s’enchaînent naturellement. Le discours direct de l’Ingénu « Car, …, je ne vois pas dans le livre qu’on m’a fait lire …. donc il est évident que je dois faire le sacrifice de …. ». La lecture implique un raisonnement, une réflexion qui renverse les rôles. A présent, c’est l’Ingénu qui prend le dessus : « il envoya chercher », « le pria », « la bonne Kerbabon trembla que son neveu … résolu et expéditif, ne se fît lui-même l’opération ».

L’exagération de la situation est comique. L’expression « tristes effets auxquels les dames s’intéressent toujours par bonté d’âme » souligne l’humour orienté de l’auteur par l’allusion polissonne. La dimension de souffrance que suppose la circoncision qui accomplit la loi judaïque est ainsi contrebalancée par l’humour.

3ème partie

indien Huron
Amérindien Huron

Dans la dernière partie, le prieur est en difficulté bien que le texte précise « Le prieur redressa les idées du Huron ». On constate que l’Ingénu veut suivre les Ecritures à la lettre alors que le prieur prend ses distances et préfère s’en tenir simplement au baptême et à la confession.

On peut comprendre à travers cette situation une critique des cérémonies qui sont purement conventionnelles. Par ailleurs, on peut remarquer que le prieur veut convertir L’Ingénu alors que celui-ci n’est pas encore prêt pour le baptême. Enfin, l’Eglise elle-même ne sait pas répondre à toutes les questions : le prieur fait appel à l’abbé de Saint-Yves pour répondre à des questions simples.

Remarquons également que la confession intervient après le baptême. Or, le texte dit : « beaucoup de théologiens pensèrent que la confession n’était pas nécessaire, puisque le baptême tenait lieu de tout ».

Conclusion

En conclusion, on se rend compte que l’attitude de l’Ingénu à l’égard des Ecritures constitue une critique implicite de la religion qui est mise plusieurs fois dans le texte en porte-à-faux.

L’attitude du prieur qui cherche à adoucir les pratiques (la confession et le baptême plutôt que la circoncision) montre que rien n’est sûr en matière de religion. Le lecteur pourrait penser qu’il ne s’agit que d' »inutilités » et de « sottises » comme précisé au début.

Le rire du lecteur à des moments clefs de la conversion ridiculise l’intention du prieur, et au-delà les pratiques religieuses.

L’ironie de Voltaire consiste à mettre en présence deux personnages qui fonctionnent en miroir : la faiblesse apparente de l’Ingénu renvoie à celle du prieur et la puissance du prieur renvoie en réalité à celle de l’Ingénu qu’il va pouvoir acquérir définitivement à a fin du conte grâce à ses lectures. Ce chapitre est un hommage rendu implicitement à la lecture, à l’esprit critique.

 

Nous espérons que cette analyse a pu t’aider à mieux comprendre ce texte et l’œuvre de Voltaire. Nous aurons peut-être l’occasion de revoir tout cela avec toi à l’occasion des stages des prochaines vacances. N’hésite pas à poser tes questions en commentaires ou à nous contacter pour toute information !

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Vanina Gé
Professeur de français aux Cours Thierry
J'interviens avec le souci constant de répondre au plus près des besoins des élèves de collège et de lycée dans un espace inédit de travail en petits groupes.

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